Pourquoi s’indigner ?

Nous assistons, dernièrement, à un réveil des gouvernements européens après quelques décennies de léthargie concernant les technologies du numérique. Ils poussent des cris d’orfraies parce qu’ils constatent (ou font mine de s’apercevoir) qu’il n’y a plus de maitrise des technologies du numérique en Europe. Ce n’est pourtant pas nouveau et ce n’est pas faute d’avoir tenté d’influencer les politiques locales et européennes durant cette même période quant aux orientations des investissements qui n’allaient toujours pas vers le soutient de certaines technologies de base ou l’acquisition de compétences et savoirs faire incluant la formation et la valorisation des acquis techniques.

Force est de constater que tout ce qui constitue les soubassements du SAAS, du Cloud, de la mobilité, du web 2.0 ou 3.0, des algorithmes complexes, de l’embarqué et de manière générale de la technosphère du numérique, provient à quasi 100% de technologies Américaines ou Asiatiques. Personne ne s’en plaint après tout, car les logiciels et matériels fournis par des sociétés comme Microsoft, Google, Oracle, HP, Sony, Samsung et tous les autres géants du numérique nous rendent des services quotidiens et facilitent notre vie de tous les jours. Je n’oublie pas, bien évidemment, le monde de l’open source qui alimente et alimentera encore longtemps nombre de sociétés pour produire des solutions innovantes dans tous les domaines. J’insiste, je fais référence ici aux technologies mise en œuvre pour réaliser des applications, des systèmes, des médias et non le résultat de ces mises en œuvre. Nous comptons, en effet, nombre d’entreprises innovantes en Europe qui ont su tirer parti de manière très avantageuse de ces briques élémentaires, là n’est donc pas mon propos.

Mais, concentré que nous sommes, sur l’emploi de la technologie, n’avons-nous pas raté le coche en abandonnant notre « indépendance » ? Je me permets donc ici de faire certains constats.

En premier lieu l’Europe est mal préparée par ses élites dirigeantes aux (r)évolutions du numérique. Il suffit pour s’en convaincre d’observer certains sites officiels qui n’offrent jamais la possibilité au dialogue et aux questions ouvertes trop enfermés dans un affichage clos publiant le résultat d’une réflexion réservée à certaines personnes uniquement. Ou encore constater comment tous les débats de sociétés sont organisés, loin de la blogosphère et du participatif ouvert des nouveaux espaces de communications. J’ose affirmer que nous sommes de grands naïfs qui n’avons pas pris la mesure de ce que représente la marche en avant du tout numérique. Engoncés dans des postures dépassées et des analyses incomplètes, nos institutions ont tout bonnement oublié de changer de siècle. Quelle surprise, en effet, que de constater que nos échanges sont espionnés tous azimut, n’est-ce pas ? Mais qui s’est vraiment demandé comment marche le web, par ou passent les flux de données, ce que deviennent toutes ces informations que nous déposons joyeusement sur Amazon, Google, Facebook, Twitter ? Trop heureux d’utiliser toutes ces « facilités » mises à notre service nous avons simplement ignoré (volontairement ?) que la dépendance technologique totale à un coup et que nous n’avons pas valorisé et préservé notre capacité à faire autrement, à faire jouer la concurrence qui passe par la maitrise des technologies de base. Je me souviens avoir assisté à Lyon au lancement du 7ième PCRD et avoir vu et écouté Viviane Reding répéter à l’envie que la priorité était la valorisation. Constater que c’est à nouveau la priorité d’Horizon 2020 me laisse quelque peu dubitatif. Allons-nous encore attendre 7 années et dépenser encore des milliards d’euros (79 milliards pour être précis, voir http://www.horizon2020.gouv.fr/) avant de constater à nouveau que nous passons à côté de l’essentiel ? J’ai personnellement essayé de proposer des projets aux diverses commissions et enquêtes préalables au lancement du programme Horizon 2020. Je suis même allé jusqu’à présenter, avec un manque d’humilité évidente, ma candidature, pour les différents comités qui vont arbitrer les projets avenirs. Quelle outrecuidance de ma part que de croire que les règles avaient bougé et que j’avais la moindre chance de faire entendre mon tout petit point de vue ! Comment ais je pu imaginer pouvoir apporter la vision d’un simple professionnel du numérique dans ce monde finalement « virtualisé » qu’est la communauté européenne ?

Comme je l’écris ci-dessus l’Europe a tout simplement oublié d’investir dans les technologies « basiques » mais incontournables du numérique. Le numérique ce n’est pas magique contrairement aux apparences et aux croyances ! Clin d’œil mis à part, nous ne maitrisons plus rien dans le hardware et dans le software. Dans une réunion récente à laquelle j’assistais mon interlocuteur me disait « mais tu ne vas pas tout réinventer tout de même ». Cette affirmation suppose déjà que nous n’avons plus rien à inventer dans les technologies de base. Il est évident pour tout le monde que nous ne pouvons plus imaginer de langage de 6ième ou 7ième génération. Inutile de chercher à mettre au point des techniques de virtualisation différentes et plus performantes. Pourquoi aller concevoir de nouveaux processeurs utilisant de nouveaux alliages, de nouvelles logiques autres que binaires ? Il est forcément inutile de vouloir révolutionner les systèmes d’exploitation, ceux que nous utilisons sont conçus pour les 4 prochains siècles. La liste serait trop longue des technologies que nous pourrions challenger en intégrant le monde de la recherche, mais il faut bien comprendre que la capacité de nos « alliés-concurrents » dans ces domaines est désormais incomparablement plus importante et donc bien plus puissante que la nôtre. Devons-nous alors nous étonner de tomber sous le contrôle du Patriot Act ? Vous êtes-vous demandé qui attribue aujourd’hui les URL de nos sites web (vous savez les fameux WWW que tout un chacun ne remarque même plus lorsqu’il accède à son site marchand préféré !!) ou les adresses IP de nos machines, cette même adresse qui rend votre machine unique sur le réseau mondial et vous permet d’y accéder ? Qui est propriétaire des grands standards du numérique comme UML, W3C, CMMI, ITIL, Blu-Ray et j’en passe ? Qui est aujourd’hui propriétaire des deux grands langages que sont Java et C# ? Qui se demande comment fonctionne Google, Facebook ou Twitter ? Nos élites ont-elles vraiment compris ce qu’implique la stratégie Apple en matière de maitrise technologique ? Quel nom de société vous vient à l’esprit en Europe sur les technologies de base, celles qui servent à réaliser toutes les prouesses applicatives et mobiles qui peuplent de plus en plus notre quotidien, celle qui sont enfouies sous la surface, celle qui servent de support ? Je ne suis pas sectaire, je n’ai aucuns soucis à utiliser les technologies disponibles sur le marché d’où qu’elles viennent d’autant qu’elles sont toutes plus performantes les unes que les autres. Mais soyons cohérent et acceptons de ne plus exister sur ce terrain-là sans jouer d’étonnements « maladroits et malvenus » parce que nos « gentils » alliés ont profité de leur supériorité pour préserver leurs intérêts. Sinon agissons pour changer la donne en intégrants les véritables experts, les véritables interlocuteurs dans l’arbitrage des programmes d’investissements ! Lancer un immense programme de câblage en fibre optique de dernière génération de tout le territoire français est indispensable mais n’alimente pas la maitrise des fondamentaux technologiques. Reprendre son bâton de pèlerin pour travailler les théories de la compilation et des langages ou pour investir dans le futur support matériel de la mémoire des ordinateurs, c’est beaucoup moins vendeur politiquement, mais cela nous fait à nouveau progresser sur le chemin de la maitrise de notre destin !

Pour continuer nous pouvons aussi constater que l’Europe est le champion du monde de la promotion des startups et des PME/PMI en tout genre. C’est une excellente chose et tout individu ayant un tant soit peu travailler dans des entreprises de plus grande taille connait les difficultés structurelles de ces dernières à innover et à rompre avec les habitudes et les règles établies. C’est tout à fait compréhensible et étudié depuis de nombreuses décennies. Lorsqu’un groupe comprends des centaines ou des milliers de salariés il est raisonnable et logique de considérer qu’un « minimum » d’ordre s’impose ne serais ce que pour garantir le bon fonctionnement si ce n’est un certain niveau de rentabilité. Nos conventions sociales imposent forcément certains cadres qu’il est possible de bousculer, de chahuter, de perturber mais qu’il est préférable de préserver à minima. Hors donc, cette logique généralisée, amène invariablement les états membres de l’union européennes à forcer le trait sur les petites structures qui sont finalement affublées de toutes les qualités car elles sont plus « agiles, vives, innovantes, en rupture, … » ! Mais lorsque vient le moment de porter plus loin ces « petites » structures pour qu’elles deviennent grandes, ce qui les avait si brillamment aidé, se trouve être ce qui va les pénaliser. C’est alors qu’invariablement le scénario du rachat ou de l’intégration à de « plus » grandes entreprises fini par pointer le bout de son nez. Heureux celui qui se fait « absorber » par une société non européenne comme c’est le cas souvent dans le monde du numérique. Est-ce que la délocalisation sera au rendez-vous ? Ou alors l’absorption des compétences techniques tout en conservant un site commerciale en Europe sera préférée ? Ou enfin la poursuite de la croissance ? Je laisse chacun amener sa vision mais l’histoire récente est plutôt une illustration des 2 premiers scénarios ! Est-ce que ce constat pousse nos institutions à « protéger » ces pépites exceptionnelles que nous avons tous aidé à construire et qui ont été favorisées par tellement d’aides et d’écoutes publiques ? Certainement pas !

Enfin quand va-t-on arrêter de chercher la poule aux œufs d’or, le porteur messianique de LA REVOLUTION de rupture qui va tout changer, la startup idyllique capable de chambouler le marché mondiale ? Contrairement aux idées reçues, les innovations de ruptures ne sont pas si nombreuses que l’on veut bien le croire ou le dire. Les « grands soirs » sont quasiment inexistants. C’est dans la continuité et le long terme que les changements s’inscrivent durablement ne serais ce que par l’entremise d’un facteur extrêmement simple : la capacité de l’humain à absorber les innovations, à les intégrer dans le quotidien, à les inscrire dans les usages. Par conséquent, les investissements dans la Recherche avec un grand R sont une excellente chose mais lorsque cela devient systématique, récurrent, sans réel contrôle des retombées, sans véritable validation de la péréquation avec les besoins, cela ressemble fort à … des fonds perdus (en tout ou partie). Je ne veux pas lancer de controverse sur les vertus ou les déficiences de la recherche car c’est un véritable débat de fond dont je n’ai pas la prétention de détenir les clés. Je constate seulement que les formalités de constitution des dossiers de subventions en tout genre sont pensés pour des individus et organisations ayant manifestement le temps de structurer des « bottins » documentaires à forte teneur théorique. Ce terme est la clé de tout le dispositif, continuer à travailler dans de l’hypothétique, du high level, des domaines encore non couverts par des solutions. La dimension exécution, pragmatisme, avancement de projet, objectifs factuels et mesurables ne font pas partie de ces dossiers et de ces démarches. Nous avons abandonné le terrain aux « autres », à nos alliés, nos partenaires. Pourquoi n’y a-t-il pas de programme pour doter l’Europe du GNL (Global Network Lattice) autorité de recommandation concurrente du W3C, de mise au point de Nelie (Native Encoding Langage and Intelligence Expression) concurrent de Java et C#, de développement de MCE (Meta Cradle Environement) concurrent de VmWare, de définition de RIMMS (Real Interacting Man Machine System) concurrent de Windows ! Les sujets terre à terre ne sont pas si simple qu’il y parait après tout.

J’ai un respect naturel pour les instances politiques et les dirigeants de nos institutions qui me vient de mon éducation et d’une prise de conscience réelle concernant l’importance de leurs rôles. Mais je me pose désormais une question simple : par qui sont-ils conseillés en matière de numérique ? Pas de politique dans mes propos car cette question est générale et s’adresse à toutes les tendances. Ces conseillés vivent-ils réellement sur la même planète numérique que moi, dans un quotidien qui m’est proche ? Comment est-il possible qu’avec toutes les années qui viennent de s’écouler ils n’aient pas vu le chamboulement qui s’est produit ? Pourquoi n’ont-ils aucuns reflexes portés par le simple bon sens ? Pourquoi ont-ils accepté la situation actuelle ? En clair quant verra t’on nos élites s’entourer de compétences plus élargies et prise dans le vif de notre société civile telle qu’elle existe et tout spécialement dans les domaines du numérique ? Concernant la France, terre de prédilection des « ingénieurs à la française » que beaucoup nous ont envié par la passé (j’insiste, dans le passé !), quand va-t-on voir fleurir des positions non dogmatiques et résolument modernes autour du numérique ? Quand la France va-t-elle mettre de l’ordre dans ce fatras de non décisions en tout genre ! Pourquoi est-ce que en France mes gamins continuent-ils à porter des cartables de 15 kilos ? Pourquoi est-ce que en France je ne peux toujours pas centraliser toutes les informations concernant ma santé ? Pourquoi est-ce que en France je continu à avoir une carte vitale, une carte d’identité, un permis de conduire, un passeport à l’ère du numérique ? Pourquoi est-ce que en France je continu à être identifié avec 18 numéros différents à la sécurité sociale, aux impôts, à la préfecture ? Tous ces chantiers non traités et bien d’autres sont représentatifs de la situation. Que l’on ne vienne pas me dire que nombreux sont les pays ou ces questions ne sont pas traités parce que cela ne m’intéresse pas. En effet, savoir qu’ailleurs ce n’est pas mieux m’indiffère complètement ! Si ailleurs l’absence d’eau courante était la norme, aurais-je envie d’adopter le système français d’adduction d’eau ? La réponse est pour moi évidente ! C’est à mon avis dans ce sens qu’il faut poser la question !

Je n’ai pas la prétention de tout savoir et de tout comprendre. Je commets des erreurs et c’est souvent elles qui me font grandir. J’accepte volontiers, et de plus en plus en vieillissant, les critiques lorsqu’elles sont constructives. Par conséquent si quelqu’un me lit qu’il n’hésite pas à me donner des réponses ou des commentaires s’il en a. J’avoue ne plus comprendre pourquoi nous n’arrivons toujours pas à admettre des réalités simples qui conditionnent notre avenir dans les technologies. Je suis un pur produit de l’éducation française et j’en suis fier. J’ai donc grandi dans cette France qui était celle des grandes innovations dans nombres de domaines dont ceux du numérique. J’ai ensuite côtoyé, pendant ma période de chercheur, cette Europe idéalisée que nos parents voulaient construire. Ou sont passé nos grandes ambitions, nos grands projets porteurs d’avenir ? A force de penser petit ne sommes-nous tout simplement pas en train de le devenir ? N’avons-nous pas intériorisé tout bonnement notre manque de volonté et baissé les bras?

Je continu à y croire et je travaille depuis 25 ans dans des entreprises et des métiers passionnants et porteurs. Je m’insurge au quotidien vis-à-vis de situations que je refuse d’accepter et que je tente de combattre avec mes petits moyens. J’espère seulement que la donne va changer et qu’un réveil va finir par se produire. Que nos dirigeants ne s’y trompent pas, l’Asie n’a pas besoin de nous, et le continent américain (nord et sud) est le voisin direct de l’Asie (au cas où vous l’auriez tout simplement oublié). Trop centré sur notre vision atlantiste, il semblerait que l’Europe à oblitéré la vision qui passe par le pacifique dans les relations internationales ! De là à ce que tous les flux (quels qu’ils soient) finissent par nous échapper il n’y a pas loin ! Qu’est que nous représentons pour le monde ? 470 millions d’individus, un marché saturé en biens et services, un continent vieillissant, un peuple repus qui ne connait ni la faim ni la soif, un ensemble hétérogènes de langues et de cultures que l’Europe s’obstine à ne pas structurer trop obnubilé par la dimension financière et économique, un espace tellement saturé de réglementations en tout genre que je me demande si les autorités elles-mêmes sont désormais capables de s’y retrouver !

C’est aussi cela que nous devons avoir à l’esprit !

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