Horizon 2020 ou comment dilapidé 70 milliards d’euros !

Je suis désolé par avance de la longueur de ce post mais je pense qu’il est désormais temps de sortir du modèle dominant de « papillonnage », qui n’est rien d’autre que le reflet du consumérisme. Un sujet doit donc être approfondi et mon propos fait donc suite à mon précédent post pour adresser Horizon 2020.

Horizon 2020 (http://ec.europa.eu/research/horizon2020/index_en.cfm) est le nouveau programme cadre de la communauté européenne en matière de recherches et d’innovations. Je tente une traduction (libre) en français de ce qu’est H2020 et des objectifs qu’il se fixe. « Horizon 2020 est l’instrument financier pour réaliser la stratégie d’innovation de l’Union Européenne (http://ec.europa.eu/research/innovation-union/index_en.cfm), une initiative phare du programme Europe 2020 (http://ec.europa.eu/europe2020/index_en.htm) dont l’objectif est de sécuriser la compétitivité européenne. S’exécutant de 2014 à 2020 avec un budget de plus de 70 milliards d’euros, le nouveau programme pour la recherche et l’innovation est l’un des leviers pour créer une nouvelle croissance et des emplois en Europe.

Horizon 2020 amène de nombreuses simplifications au travers d’un ensemble de règles unifiées. Il combinera tous les financements en recherche et innovation qui étaient accessibles auparavant avec le PCRD (Programme Cadre de Recherche et Développement), le CIP (Competitiveness and Innovation Programme) et l’EIT (European Intitute of Innovation and Technology). Ses objectifs consistent à :

  • Renforcer la position de l’EU dans les sciences avec un budget dédié de plus de 24 milliards d’euros. Ceci fournira un « boost » à la recherche de haut niveau en Europe incluant la réussite de l’ERC. (Note : European Research Concil dont l’objectif affiché est de « Supporter les chercheurs de haut niveau du monde entier ! http://erc.europa.eu/).
  • Renforcer le leadership en matière d’innovation industrielle avec un peu plus de 17 milliards d’euros. Ceci inclus des investissements majeurs dans les technologies clés et un accès plus important au capital pour les PME
  • Fournir plus de 30 milliards d’euros pour aider à adresser les principales préoccupations partagées par tous les européens telles que le changement climatique, le développement du transport et de la mobilité durables, produire des énergies renouvelables, assurer la sécurité alimentaire ou faire face au vieillissement de la population »

Première série de constats. L’enveloppe cumulée est de 71 milliards d’euros dont « seulement » 17 milliards (23.9%) seront consacrés à renforcer le leadership en matière industrielle. J’insiste également sur le fait que seule une partie de ces 17 milliards d’euros sera consacrée aux technologies du numérique car le programme européen adresse toutes les formes d’innovations et de recherches ! Pour faire bonne mesure par contre, il ne faut pas sous-estimer la part des 24 milliards d’euros de recherche qui iront aux TIC. Je rappelle enfin que nous sommes 27 pays et que la commission veillera à ce que la « manne européenne » soit répartie équitablement. Essayer de répartir ces enveloppes, même les plus optimistes d’entre vous feront des calculs qui laissent rêveurs sur l’efficacité du dispositif !

Pour faire écho à cette première remarque et à des fins de comparaisons, je vous engage à lire le document qui traite de la stratégie américaine en matière d’innovation (http://www.whitehouse.gov/issues/economy/innovation) qui a le mérite de poser des axes simples à comprendre. Il ne s’agit pas d’adresser toute la « bobologie » du monde mais de réaliser des choix assumés qui favorisent des orientations claires en matière d’investissements et exclusivement pour les Etats-Unis (ils n’ont de toute évidence aucunes difficultés à se concentrer sur eux-mêmes !). Les arbitrages sont apparemment évidents pour les Etats Unis et adressent le sans-fil partout, la réforme des brevets, l’éducation et les énergies propres pour ce qui relève des nouvelles initiatives ! Dans ce que les US considèrent comme les « building blocks » du 21ième siècle nous trouvons également l’éducation, le leadership dans la recherche fondamentale, les infrastructures du futur et les technologies de l’information. Entre le sans fil, les infrastructures et la mention explicite des TIC, il semblerait que les US ne fassent pas dans la demie mesure ! Les technologies du numérique sont au cœur du dispositif et catalysent une masse d’investissements considérables. Pour ce qui est des données chiffrées je renvoie au Global Innovation Index (http://www.globalinnovationindex.org/content.aspx?page=GII-Home) qui indique que les US sont revenus au cinquième rang mondial des pays les plus innovants. Enfin ils sont cohérents et flèchent la recherche dans un continuum global qui aligne éducation (donc capacité à utiliser et à intégrer socialement les innovations), TIC (donc production des contenus et des applications) et infrastructures (donc moyens d’accéder aux contenus).

Pour accompagner la dimension numérique de H2020 il existe la DGCONNECT, «  Directorate General for Communications, Networks, Content and Technology  » (http://ec.europa.eu/dgs/connect/what-we-do). Cette direction est en charge de l’agenda digital d’Horizon 2020 (http://ec.europa.eu/digital-agenda/). Pour faire court et clair, c’est la direction, au sein de la commission européenne, qui va décider de tous les engagements en matière de projets de recherches et d’innovations dans les TIC au court des 7 prochaines années ! La DGCONNECT va s’appuyer, à son tour, sur le CAF ou « Connect Advisory Forum » dont les membres sont désignés pour une période de 2 ans. La période 2013-2014 est couverte par les personnes mentionnées dans la liste que vous trouverez sur le site Cordis de l’Europe (http://cordis.europa.eu/fp7/ict/docs/caf-mandate-rm.pdf). Là également, pour faire clair, ce sont les conseillers qui auront en charge la lourde responsabilité d’orienter la DGCONNECT dans la sélection des projets et des sujets soutenus par les fonds européens !

Deuxième série de constats. Si vous prenez le temps de consulter la liste des 27 noms du premier CAF, je pense que vous commencerez à tirer certaines conclusions édifiantes. Pour résumer il y a 16 personnes issue du monde académique (université, instituts, centres de recherches privés) soit 59% du CAF, 6 représentants de grands groupes soit 22% du CAF, 5 représentants d’entreprises moyennes soit 19% du CAF. Il y a par ailleurs dans les représentants du privé une prédominance d’entreprises dans les télécommunications et les infrastructures. Par curiosité je me suis également intéressé rapidement au ISTAG, qui était l’Advisory Group pour le FP6 et FP7 (http://cordis.europa.eu/fp7/ict/istag/membership_en.html). Il y a eu 5 groupes entre 1999 et 2012 et je vous laisse tirer vous-même vos ratios en consultants les listes ! Pour ma part j’en conclus que les ratios restent les mêmes ! Je n’ai par ailleurs pas trouvé de bilan, d’état des lieux ou de cartographie dressée sur les résultats des programmes précédents, à minima le FP6, a fortiori le FP7 ! Impossible donc de conclure sur une quelconque efficacité de cette formidable organisation qui semble mobiliser beaucoup de personnes à travers l’Europe.

Pour résumer, seuls 24% des 71 milliards d’euros vont à l’aide aux innovations industrielles et le CAF est orienté à 60% par des académiques. Je ne suis pas un grand spécialiste de toute la mécanique européenne mais je suis fils de paysans, je viens de la terre et si je prends une vieille marmite, que j’y verse peu ou prou les mêmes ingrédients avec des dosages approximativement identiques que la fois précédente, je devrais obtenir le même rata !

Pour être plus sérieux ou sont passé les représentants des sociétés qui développent du logiciel, qui adressent le monde du numérique embarqué (hors de la téléphonie) ou qui réalisent du contenu ? Que sont devenu les « Small and Medium Enterprise » dont on nous rebat les oreilles à longueur de journée ? Comment se fait-il qu’après 7 grands programmes cadre nous soyons encore en train de déverser des dizaines de milliards sans savoir avec précision ce que nous voulons financer ? Comment se fait-il que les Etats-Unis arrivent parfaitement à savoir dans quoi il faut investir ? Pourquoi toujours plus d’infrastructures, à croire que tout ce qui n’est pas tangible fait peur aux institutions européennes ?

La compétitivité n’est finalement qu’un grand concept que ces instituions de trop haut niveau ont perdu de vue. Elles ne sont qu’un reflet de plus de nos instances dirigeantes locales. Pendant que le continent américains sait pertinemment bien fabriquer des VmWare, Oracle, Microsoft, Google, Facebook, Twitter, Citrix, HP, Apple, LinkedIn, … et bien d’autres petites startup dans nombre de domaines du numérique nous lançons H2020 qui va adresser tout l’univers européen de la recherche et de l’innovation. Nous constaterons ensuite, dans 7 ans, que nous avons encore raté une occasion de devenir le « big leader ».

Aparté : il faudrait explorer le monde open source pour identifier les lieux de contributions et d’installations des sièges sociaux des initiatives qui ont donné lieu à la création d’entreprises comme RedHat, WordPress, Xen, Firefox, Thunderbird, Wikipedia, PostgreSQL, LibreOffice, … et la liste est longue. Je ne serais pas surpris que l’Europe soit massivement contributrice et dramatiquement absente des lieux d’implantations de la dimension économique !

N’est il pas temps que de vrais spécialistes, experts, passionnés vous conseillent mesdames et messieurs de la commission européenne ? Sachez que le numérique c’est aussi beaucoup d’intangible et de valeur ajoutée purement intellectuelle. Arrêtez de déverser l’argent du contribuable dans des infrastructures que nos compétiteurs internationaux se font ensuite une joie d’exploiter au détriment des entreprises innovantes européennes. Cesser de nous laisser dépouiller et fonder donc les bases d’une vrai politique d’investissement dans des fondamentaux européens, contrôlés et orchestrés par et pour l’Europe. Cessez les comités Théodule qui s’auto alimentent grâce à des dossiers de dépôts de projets onéreux pour ceux qui les constituent et tout à fait gratifiant pour ceux qui les dépouillent. Mettez donc en place de véritables commissions entièrement dédiées à la détection et à l’aide des quelques pépites dont dispose l’Europe, à l’évaluation des programmes de recherches existants ou à l’accompagnement des ETI déjà en place afin de les aider et de les développer pour en faire des champions à minima en Europe. Refondez la recherche, à minima dans les TIC, non pas pour rétablir la compétitivité mais pour rétablir notre indépendance, la première étant forcément une conséquence de la seconde !

Je ne milite pas du tout en faveur d’une forme d’isolationnisme européen contrairement à ce que d’aucun pourrait conclure. Le fait est que, dans notre monde, l’égalité se négocie et définie les possibilités de partenariats ! L’égalité devrait être un principe, et le fait de vouloir construire un monde respectueux de tous reste un bel idéal vers lequel il faut tendre mais nous n’en sommes pas là. Sans égalité pas de respect et donc impossibilité de mettre en place des modèles de partages. L’Europe est en situation d’infériorité crasse dans les TIC, elle n’a donc aucune marge de manœuvre et ne pourra que subir le dictat des autres grandes puissances. Pourquoi n’y a-t-il pas dans H2020 de volet dédié aux Fab Lab (http://www.fablabinternational.org/) qui proposent un ensemble de véritables révolutions auxquelles il faudrait donner plus de poids ? Est-il si difficile de s’intéresser au concept de « Cantine numérique » qui est en train de naitre un peu partout (http://reseaudescantines.org/), qui démocratise le numérique et qui servirait de relais pour l’éducation aux TIC ? Pourquoi ne pas poser des priorités en matière de thématiques de recherche en s’appuyant sur un état des lieux industriel, en exploitant les FP6 et FP7, en affichant clairement une volonté à reprendre la main sur les technologies fondatrices ? Enfin, pourquoi ne pas trouver dans le CAF des représentant du monde du logiciel, des éditeurs et des intégrateurs de logiciels ?

En clair pourquoi dilapider 70 milliards d’euros dans un « machin » administratif et tentaculaire qui va encore absorber des montagnes d’énergie alors que nous pourrions faire preuve d’humilité en exploitant déjà ce que nous avons entre les mains aujourd’hui ? Pensée dominante, conformisme et alignement sur des modèles dogmatiques, voilà bien les fermants de l’échec surtout dans les TIC !