Les délocalisations dans les TIC

J’ai été récemment interpelé par la problématique des délocalisations. Bien que n’étant pas un expert en la matière, je crois qu’il faut essayer de comprendre que les délocalisations répondent à des démarches complexes dont il faut maitriser les ressorts pour mieux les contrer ou les accompagner. Elles sont le fruit de beaucoup d’influences, de contraintes ou d’opportunités comme par exemple (liste non exhaustive) :

  • La volonté de s’implanter localement en procédant à la localisation de tout ou partie de certaines activités (donc une délocalisation) dans le pays destination
  • La nécessité de trouver des compétences ou des ressources en grand nombre surtout lorsque le pays d’origine subit des manques dans les filières de formations ou un vieillissement important des populations
  • Les accords de partenariats qui s’accompagnent parfois de contreparties, dont des « localisations », nécessaires au bon déroulement des échanges
  • L’incompréhension des dirigeants concernant les conséquences des délocalisations y compris pour leur propre entreprise en matière de protection, voire de récupération des biens, inventions et revenus produits localement
  • L’inaction des consommateurs, il ne faut pas l’oublier ! En effet, notre manque de « discernement ou de sensibilité » concernant l’origine de production ainsi que notre particulière focalisation sur le prix n’aide pas à limiter les délocalisations
  • La cupidité qui, dans nombres de cas, conduit à vouloir toujours gagner plus au détriment de normes sanitaires, sociales ou juridiques jugées inappropriées

Ce qui est d’autant plus perturbant depuis quelques années c’est notre incapacité notoire à proposer des solutions viables à ce problème ! L’initiative de Mr Montebourg de promouvoir le Made in France est excellente et met en avant la qualité et l’innovation mais elle montre bien la limite du procédé car en fait les questions fondamentales qui se posent sont : sommes-nous encore en capacité de produire localement pour encrer des entreprises en France et en Europe ? Sommes-nous encore en capacité d’innover réellement en France ? Sommes-nous, simplement, capable de valoriser l’innovation ? Lorsqu’il est question de nouvelles technologies et de nouveaux procédés par exemple, ou sont nos savoirs faires et nos compétences capables de relayer cette volonté du MIF (Made In France) ? Sommes-nous capables de nous débarrasser de débats complètement dépassés sur la place de la langue française ou la « surprotection » des données personnels ? Il faut bien admettre que au-delà de la désindustrialisation, nous avons aussi détruit le tissu même de ce qui permet aux entreprises de production de réaliser leur travail il me semble et les exemples sont nombreux de dysfonctionnements récents. Tel constructeur automobile incapable de produire par manque d’une tête d’injection de diesel, tel autre fabricant de machines non approvisionné en microprocesseurs ou telle société du numérique innovante se délocalisant à Shanghai parce qu’inondée par l’administratif et ne rencontrant que des investisseurs frileux. Au passage, le pire est d’ailleurs probablement à venir lorsque certains pays détenteurs de ces capacités de réalisations estimeront (ou estiment déjà ?) que l’Europe n’est plus prioritaire et qu’ils doivent se concentrer sur leur propre sort ! Pour limiter les délocalisations, que faisons-nous concrètement pour rétablir ce tissu à l’échelle nationale, pour retrouver la véritable « compétitivité » qui est faite de bien plus que la simple baisse des couts du travail ?

Pour ne citer qu’un seul domaine industriel je me limite au monde du numérique et je fais les constats que :

  • Nous ne formons plus les individus de manière appropriées aux technologies du numérique, manque de qualité et de pertinence
  • Nous ne formons plus suffisamment d’individus, manque quantitatif
  • Nous ne maitrisons absolument plus rien quant aux technologies de bases que ce soit dans le logiciel ou dans le matériel, manque total d’autonomie
  • Nous n’avons aucun grand champion de taille mondiale capable de résister à ses concurrents, manque de puissance
  • Nous dilapidons la manne public encore et toujours dans du saupoudrage technocratique et en confiant le contrôle toujours et encore aux même individus, manque de discernement
  • Nous ne mettons rien en place capable de changer complètement et dans la durée la donne, manque de renouvellement

Comment alors lutter contre les délocalisations des entreprises high-tech, pour rester dans mon exemple, lorsque ces dernières n’arrivent même pas à recruter localement pour produire ? Pour freiner les délocalisations il me semble donc qu’il soit nécessaire de prendre des initiatives à divers niveaux pour agir dans la durée :

  • A très court terme, imposer des mesures qui rééquilibrent le dumping social généralisé. J’adore le Roquefort et les bons vins, mais je doute que nous retrouvions la voix du progrès et la maitrise de notre destin en sacrifiant nos protections « légitimes » sur l’ensemble de nos filières au profit de quelques productions locales, fussent-elles d’exceptions
  • A très court terme rappeler que ce qui n’est pas produit en France, entraine invariablement des emplois non pourvus en France. Je suis estomaqué de constater comment les individus qui m’entourent se sont rués sur Free par exemple. Aucune critique de Free qui propose un service bien moins couteux, appréciable et qui met en œuvre les moyens de sa compétitivité sur un marché très concurrentiel. Par contre, considérer que les opérateurs de téléphonie se sont « gavés » sur notre dos est un point de vue, entendre que les opérateurs « historiques » vont licencier en est une autre ! Alors ou est le bon choix ? Peux être que si les politiques avaient fait leur travail, les tarifs des opérateurs auraient pu être « dénoncés » par la voie légale, évitant par la même un nième intervenant qui a localisé ses centres de support à l’étranger ? Ce type de comportement est fréquent et tout à fait compréhensible. Les responsables, in fine, ce sont les consommateurs et nous sommes donc tous co-acteurs de l’apparition du chômeur de plus qui croise notre route désormais tous les jours ! Produire Français (européen) ne suffit pas, il faut aussi acheter local (CQFD !) et s’en donner les moyens
  • A moyen terme en réorientant tout l’argent dépensés en grande partie en pure perte par des « plans d’investissements d’avenirs » (35 milliards) ou « Horizon 2020 » (70 milliards). Je soutiens le fait qu’il faut redynamiser nos entreprises si nous voulons qu’elles restent en Europe. Ce n’est pas un ensemble de mesures spectaculaires et finalement inutiles qui vont les faire croitre et prospérer, ce qui est particulièrement vrai pour les entreprises innovantes. Ce sont des mesures ciblées et mesurées, qui ne passent pas par les rouages d’une administration tentaculaire incapable de viser quoi que ce soit si ce n’est elle-même !
  • A moyen terme il serait également souhaitable de revoir toute la législation sur la création des entreprises ainsi que le contrôle des aides en tout genre qu’elles reçoivent. Poser des conditions non négociables quant à l’octroi de ces aides est-il si difficile ? En contrepartie, pousser des aides conséquentes est-il également si compliqué ? La difficulté réside dans la capacité à choisir, ce que nous sommes devenus incapables de faire !
  • A long terme revoir l’enseignement de fond en comble. Je sais, évoquer une énième réforme du système éducatif, c’est le sujet tarte à la crème ! Mais je ne propose pas de réformer l’éducation, je propose de la recréer de A jusqu’à Z en retrouvant le bon sens, le sens commun tout simplement en remettant chacun à sa place, parents, enfants et enseignants. Retrouver les filières d’éducations techniques, retrouver les fondamentaux de l’apprentissage, installer enfin le numérique à l’école (et pas à travers un 78ième plan étatique type MO5 ou autre pour ceux qui se souviennent) et surtout arrêter avec cette vision misérabiliste de l’éducation nationale ! Pensez aussi à des enseignements laissant leurs places à des modèles comme ceux des écoles de la seconde chance (http://www.fondatione2c.org/srt/e2c/home). Je sais que le monde du numérique à beaucoup évolué mais je ne peux pas m’empêcher de me souvenir comment beaucoup d’entre nous avons appris ! Tout individu, même en rupture par rapport au système, peut développer du logiciel grâce au monde open source. La démocratisation de cette discipline doit nous pousser à concevoir des enseignements différents tirant avantage des new tech !

Bref il faudrait travailler des années entières pour aborder le sujet des délocalisations car ce n’est malheureusement pas un sujet simple. La compétitivité de la France ne viendra pas de crédits d’impôts sans fondements, ou de mesure dévalorisant le travail sous prétexte que notre modèle sociale coute trop cher. La compétitivité ne se décrète pas elle s’organise de manière méthodique et dans la durée avec de véritables experts issues de la société civil capables de relayer les réalités de notre vie de tous les jours.

Un point qui me parait essentiel enfin et qui choquera surement beaucoup de personne. Je crois, au plus profond de moi, que désormais la France doit sortir du consensus permanent et mou qui l’habite depuis trop longtemps. Au point où nous en sommes, il n’y a plus aucune décision qui soit sans effet négatif. A force d’avoir retardé ou différé les évolutions de notre société, nous avons fini par produire une situation dans laquelle chaque changement aura un impact ! J’affirme qu’il faut désormais du courage et appliquer des règles simples pour avancer :

  • Faire preuve de bon sens
  • Jeter les dogmes à la poubelle
  • Cibler les priorités
  • Arrêter de croire que ce qui s’applique ailleurs ne nous est pas adapté car nous pouvons aussi largement nous inspirer de ce que les autres font ou ont fait !
  • Appliquer des mesures même impopulaires
  • Gérer toutes les évolutions sociétales en mode projet en vérifiant les outputs
  • Accepter l’erreur et en tirer avantage
  • Ne pas hésiter à revenir en arrière grâce à des pratiques de benchmarks ou de tests localisés et limités mais qui ne durent pas 100 ans !
  • Pousser nos politiques à adopter des discourt clairs, sans langue de bois. Qu’ils s’adressent à nous dans un Français intelligible et courageux !

Avancer c’est choisir et choisir c’est renoncer. Facile à énoncer et aujourd’hui impossible en France. Il faut mettre en œuvre des actions, retrouver le mouvement et adapter les évolutions rapidement au fil de l’eau. Pour y parvenir il ne faut plus pâtir de nos lourdeurs, de nos indécisions, de notre absence de manœuvrabilité. Par exemple je suis littéralement atterré par la décision du gouvernement sur l’écotaxe. Indépendamment de tout débat d’idée (ce n’est pas mon propos), c’est une mesure votée et validée depuis des années. Passage de la décision à la mise en œuvre et patatras, le gouvernement s’arrête à la porte de la Bretagne. Que dire du contrat relatif au recouvrement de cette taxe ? Autre exemple, sur l’entretien des routes. Après avoir « bradé » nos autoroutes, j’entends que nous avons des difficultés à financer l’entretien des routes nationales. Il n’y a que la France pour vendre ce que l’impôt a financé pour se retrouver à devoir lever des taxes alors que les détenteurs de la rente des autoroutes s’enrichissent à bon compte. Ce sont deux exemples d’absence manifeste de bon sens et surtout d’intégration de la « vrai vie » tellement ces projets sont aujourd’hui entre les mains de personnes complétement déconnectées de nos réalités.

Lutter contre les délocalisations, c’est d’abord remettre la France « à l’endroit » ! Lutter contre les délocalisations c’est retrouver un projet national et européen autre que celui de la financiarisation à outrance et de l’ultra libéralisme. Vouloir bannir les délocalisations est illusoire car nous sommes très heureux lorsqu’une entreprise s’implante en France et crée de la valeur et du travail (ne jamais oublier la délocalisation qui se fait à notre avantage). Lutter contre les délocalisations doit se faire de manière non dogmatique, avec discernement et intelligence mais de manière ferme.

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