La culture numérique est une réalité

Ce que nous englobons sous l’appellation « culture numérique » couvre un champ très large, qui reste encore sous-estimé voir mésestimé dans bien des domaines qu’il s’agisse de cursus universitaires, de recrutements, de choix d’orientations pour les entreprises, de décisions politiques et institutionnels ou tout simplement de relations sociales. Par exemple informatique, numérique, digital ne signifient pas la même chose et pourtant tous ces termes sont employés souvent indifféremment. Nous sommes donc confrontés à des changements d’ordres épistémologiques et c’est pourquoi le recours à cette expression « culture numérique » mérite que l’on s’y arrête. Que recouvre-t-elle ? En quoi est-elle susceptible de nous intéresser ?

Avant tout il est nécessaire de tordre le cou à une idée reçue : la culture numérique serait d’abord celle des « jeunes ». Il est déjà difficile d’associer les jeunes à un groupe social unique et uniforme quels que soient les critères de choix. De plus le qualificatif « jeune » lui-même est problématique car soumis à des sous-entendus et les travaux de Parson[1] ont montré que les jeunes ne se caractérisent pas aussi simplement, par exemple ils n’ont pas davantage de comportements irresponsables que les adultes. La culture numérique ne saurait donc être celle des jeunes uniquement et c’est d’ailleurs l’une des critiques fondamentales qui peut être opposée à Marc Prensky[2] et sa proposition de « digital natives ».

La notion de culture elle-même doit être définie. Nous adopterons donc celle de la déclaration de l’UNESCO dite de Mexico (1982)[3] qui considère que la culture articule la dimension collective définie comme « l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social » avec la dimension singulière par laquelle l’individu se construit et se comporte. Partant de ce postulat nous pouvons essayer d’établir un ensemble d’éléments qui permettent d’affirmer l’existence d’une « culture numérique » tels que :

  • L’omniprésence des technologies numériques comme un élément de plus en plus déterminant de notre environnement. Nos comportements et nos relations à l’espace, au temps et aux autres s’en trouvent grandement modifiés et c’est en ce sens que la culture numérique n’existe pas autrement que comme notre culture à l’ère du numérique. Elle nous fournit un cadre d’action en grande partie invisible à partir duquel nous élaborons nos actes et construisons nos représentations, nos valeurs et nos attitudes
  • Cette culture numérique n’est pas qu’une question d’apprentissage de techniques ou de savoir-faire, mais relève aussi de l’apprentissage de codes, de méthodes, de représentations, de vocabulaires et d’expressions qui conditionnent qu’un individu se trouve renforcé ou affaibli dans nos sociétés, selon la maîtrise qu’il parvient à en construire. L’appropriation de la « culture numérique » nous engage donc à nous interroger sur le fait d’être confronté à un numérique agi ou un numérique subi
  • Nous pouvons également remarquer qu’une culture participe de la définition du « vivre ensemble » que caractérisent, par exemple, un langage commun ou une identité partagée. Aujourd’hui la « culture numérique » fait partie du cadre collectif d’un numérique qui ne serait pas simplement un ensemble d’outils à notre disposition mais un environnement qui agirait sur nos façons d’être ensemble, notre sociabilité. Cela permettrait à tout un chacun de mieux se définir (ou départir ?) des « communautés » du numérique qui s’imposent dans notre paysage au quotidien
  • Enfin nous nous heurtons à des questions anthropologiques particulières relatives à la mémoire, à la transmission, à l’altérité ou à l’imaginaire. Autant d’éléments qui sont fondamentaux pour toute culture et qui ont été largement transformés par les technologies du numérique

Nous pouvons donc affirmer que cet univers du numérique cache des enjeux de société majeurs et nous amène invariablement à constater que des outils et des connaissances abondantes sont mis entre les mains du plus grand nombre; mais que tous n’ont pas la capacité, l’accès ou la disponibilité pour s’en emparer et à en faire quelque chose. Ce phénomène, loin d’être anecdotique, grève par la même occasion la modernisation de nos entreprises et institutions, pénalise notre compétitivité, rend plus difficile la lutte contre la cybercriminalité, isole encore plus certaines populations.

Il est donc de notre responsabilité collective de considérer cette lame de fond non comme une simple évolution technologique mais comme une transformation radicale de l’ensemble des processus, métiers, modalités d’interactions et institutions et donc à reconnaître une « culture numérique » ! À défaut il faut se demander à quoi s’expose un individu (et par la même une société dans toutes les acceptions de ce terme), lorsqu’il manque de « culture numérique » :

  • Des difficultés avec les codes sociaux et les nouvelles façons d’échanger
  • Des incompréhensions du vocabulaire du numérique; ce qui provoque sans cesse des malentendus et donc des impossibilités d’échanges
  • Une méconnaissance des enjeux du numérique par exemple pour l’emploi, la formation, les orientations stratégiques et l’octroi des aides publiques
  • Un décrochage des compétences au sens des savoir-faire et des capacités techniques pour par exemple protéger son identité, éviter les pièges des cybercriminels, participer à des formations en ligne
  • De manière encore plus radicale cela expose à des formes d’exclusions économiques, sociales, culturelles, participatives, informationnelles

Un manque de culture, plus spécifiquement numérique dans notre cas, met donc en difficulté puisque l’individu concerné n’a pas appris à faire et/ou n’a pas compris les enjeux et le degré de maîtrise de tout un entrelacs de savoir-faire et de savoir être.

Cette « culture numérique » nous met par conséquent devant un défi et un chantier d’acculturation immense. En effet, continuer à ignorer ce fait de société, c’est méconnaître les dégâts que provoque l’absence de « culture numérique » sur notre vie de tous les jours. Environnement écologique en grande difficulté, institutions démocratiques menacées, harcèlements de tous ordres incontrôlés, extrémismes en tous genres, inégalités et exclusions de tous types, désinformations et abus multiples facilités.

Pourquoi ne pas créer des « passeports citoyens du numériques » qui constitueraient un vrai grand chantier national d’aide et d’accompagnement dans cet univers qui s’impose désormais à nous tous ? Il en va de la compétitivité et de l’emploi mais également d’un rappel à la devise de la France ! Garantir la liberté de tout un chacun dans un espace ou règne l’égalité en faisant appel non seulement aux pouvoirs publics mais également à la fraternité de tous les sachant pour qu’ils animent au quotidien des espaces d’informations et de transmissions de savoirs de bases utiles pour tous. Ce serait aussi l’occasion de démontrer que nous ne sommes pas un pays complètement ringard et que nous savons faire les choses différemment sans laisser personne sur le bas-côté de la route !

[1] http://classiques.uqac.ca/contemporains/rocher_guy/Talcott_parsons_socio_amer/parsons_socio_amer.pdf

[2] http://www.marcprensky.com/writing/Prensky%20-%20Digital%20Natives,%20Digital%20Immigrants%20-%20Part1.pdf

[3] http://portal.unesco.org/culture/fr/files/12762/11295422481mexico_fr.pdf/mexico_fr.pdf

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